Ingénieur centralien passé par Stellantis, Arkamys et Arbane Groupe et joueur de saxophone, Damien Jacquet a fondé Audiolift après quinze ans dans l’acoustique automobile et le spectacle vivant. Son projet : démocratiser le son immersif, aujourd’hui réservé à l’élite. Rencontre avec un ingénieur devenu entrepreneur.
Parle-nous de ton projet Audiolift. À quel problème tu réponds ?
Damien : Audiolift a pour objectif de démocratiser le son immersif dans les clubs, le spectacle vivant, les théâtres, même les bars.
Aujourd’hui, quasiment tout le contenu musical qu’on écoute, sur Spotify, Deezer ou autre est mixé en stéréo, deux pistes seulement. Mais pour avoir du son immersif, on a une quinzaine d’enceintes, parfois jusqu’à 60… Le problème, c’est qu’on n’a que deux signaux pour en alimenter quinze. Il faut donc reconstruire l’information spatiale qui n’existe pas dans le fichier stéréo.
En réalité, les technologies de spatialisation existent depuis vingt ans, mais elles ne se sont jamais démocratisées parce qu’elles imposent de tout reconfigurer : mixer en live sur un système multicanal complexe, avoir un ingé-son dédié, des heures de calage, un processeur à plus de 30 000€… Pour les bars, clubs ou festivals, où les artistes ont trois minutes entre deux sets, c’est impossible.
Le processeur Audiolift supprime cette contrainte : le contenu reste stéréo à la source, la conversion se fait automatiquement dans la chaîne de diffusion. On peut ainsi jouer toute la bibliothèque Spotify en immersif ou proposer n’importe quel concert en son immersif.
D’où est née l’idée de Audiolift ?
Damien : Tout part d’un projet de recherche que j’ai lancé avec Centrale Nantes, avec l’option Science et Musique et le LS2N. On voulait comprendre comment notre cerveau localise un son selon la configuration d’enceintes. On a fait un grand test à l’amphi S : des configurations à 5, 7, 15 enceintes, et des sujets qui notaient sur un plan de la salle où ils pensaient entendre le son selon l’endroit où ils se trouvaient.
Je me suis rapproché de chercheurs autrichiens qui avaient publié un modèle mathématique de localisation perçue. On a comparé leurs prédictions avec les résultats réels de nos tests, et la corrélation était très forte. Cela nous a permis d’avoir un outil capable de prédire, pour une configuration de salle donnée, où on va entendre un son en fonction du nombre d’enceintes, de la place de l’auditeur dans la salle et de l’algorithme utilisé.
Ces travaux de recherches qui ont été publiés à l’occasion de la conférence Scientifique de l’Audio Engineering Society en 2024 au Mans ont permis par la suite de développer un algorithme qui analyse un mix stéréo existant pour déterminer où, dans l’image stéréo d’origine, un ingénieur du son a positionné chaque instrument. Une fois que l’on sait ça, on peut extraire ces instruments du signal stéréo et les re-spatialiser sur le système multicanal de la salle, en temps réel, sans intervention humaine.
Concrètement : un DJ ou un ingénieur du son continue de mixer exactement comme d’habitude, en stéréo, avec ses outils habituels. Dans la salle, un processeur calibré au système de diffusion récupère ce flux stéréo, le démixe, et redistribue chaque élément sur les bonnes enceintes pour recréer la scène sonore d’origine, mais en immersif. Plus besoin d’un ingé-son dédié au système spatialisé, ni de routage complexe, ni de préparation spécifique du show.
Q’est ce qui t’a motivé à franchir le pas de l’entrepreneuriat ?
Trois choses. J’étais assez autonome dans mes dernières expériences professionnelles je gérais tout sur les sujets d’innovation : développement, marketing, salons, démos, subventions., industrialisation. De ce point de vue, j’avais toutes les compétences pour réitérer ce genre de projet à mon compte. Ensuite, j’ai bénéficié d’une rupture conventionnelle qui m’a ouvert presque deux ans d’indemnités : un vrai soulagement financier pour se lancer.
Enfin, l’arrivée de l’IA m’a beaucoup aidé. Je ne suis pas du tout développeur informatique à la base. Petit à petit, en guidant l’IA, j’ai réussi à développer mon outil moi-même. Faire appel à des développeurs à ce stade, n’était pas envisageable, faute de budget. Avec l’aide de l’IA, je n’avais plus de frein lié aux compétences de développement, un réel confort pour se lancer.
Quels ont été les principaux défis rencontrés au lancement ?
Il y en a eu beaucoup. Le premier point bloquant, c’était le brevet de ma solution. Il fallait impérativement que cette technologie soit protégée, j’ai donc mené une étude de propriété intellectuelle pour déposer le brevet. Ensuite, il y avait tout à apprendre : comptabilité, financement, budget prévisionnel, business model, business plan, volet commercial. Je n’y connaissais rien. À l’inverse, le développement produit, c’était presque facile.
Et puis il y a le biais de l’ingénieur : on aime les beaux produits. Mais le but d’une entreprise, c’est de gagner de l’argent. Il faut vendre. Un produit parfait n’est pas suffisant.
Tu as rejoint l’incubateur Kivo ?
Oui je le connaissais déjà parce que des copains y sont passés, comme Sofiane Kerkeni, (D-Ice) ou Paul Calès (Naostage). C’était une évidence de rejoindre KIVO.
Qu’est-ce que l’incubation t’apporte concrètement ?
Beaucoup de méthode. Pour les dossiers de subvention et les contacts, c’est une mine d’or. J’ai travaillé avec plusieurs experts sur des enjeux important de mon projet, notamment Fabrice Vié, ancien de l’INPI, sur le dépôt de marque et les brevets, et avec Nicolas Masson sur la stratégie commerciale : qui sont les clients, quel message porter, comment les acquérir. Un atelier sur les enquêtes terrain m’a poussé à mener une quarantaine d’interviews : ingé-son, gérants de salles, architectes. Grâce à ces méthodes, J’ai vite compris par exemple que l’ingé-son n’a presque aucun pouvoir de décision : ça se décide sur le budget, avec l’architecte et le gérant de salle.
L’incubation est gratuite. Pas de loyer à payer, je profite d’un studio pour faire des démos. Vraiment, je n’en serais pas à ce niveau aujourd’hui, sans cette incubation.
Où en est aujourd’hui le développement de Audiolift ?
J’ai vendu mon premier processeur : le client est parti avec un prototype en attendant la version finale. Cet été, on a fait un premier festival, les Châteaux Perchés : deux week-ends de quatre jours, 52 DJ sur une scène sonorisée à 360 degrés. Les retours ont été excellents. Mon client a même revendu l’expérience sur le Rototom, en Espagne, un des plus gros festivals de reggae d’Europe. Le festival souhaite renouveler l’expérience l’an prochain en utilisant la technologie Audiolift sur une grande scène cette fois-ci. Même les premiers posts LinkedIn qu’on a faits m’ont ramené des clients que je ne connaissais pas. Le lancement est très encourageant.
Quelles sont tes prochaines grandes étapes ?
Le premier gros jalon, c’est la sortie du processeur et sa présentation au salon JTSE en novembre 2026 (Journées Techniques du Spectacles et de l’Événement) à Paris, avec un stock d’une quinzaine de machines pour le lancement. Arrivera une levée de fonds en 2027, puis un développement à l’international : l’Europe et le Royaume-Uni.
À terme, le catalogue de produits s’étoffera, j’ai plusieurs projets dans les tuyaux pour l’année 2027.
Un mot pour décrire votre humeur du moment ?
Enthousiaste. J’ai plein de bons retours des gens qui ont vu ça au festival, un client qui n’était pas sûr de garder le processeur au tout début et qui, dès la première utilisation, m’a dit “je le garde !”. J’ai hâte que ça sorte et d’aller faire les démos !

